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4 novembre 2011

Changer le monde
par Jeff Gagnon

Changer le monde, en ligne et hors ligne :
comment les enseignants facilitent la participation de leurs élèves dans le monde numérique

Écrit par Matthew Johnson, Directeur de l’éducation, Réseau Éducation-Médias

La Stratégie Ender, classique de science-fiction parue en 1985, est l’un des nombreux titres de cette période à avoir pressenti l’avènement d’Internet et son éventuelle importance dans la société. Bien qu’à certains égards, la technologie décrite dans le roman nous semble quelque peu dépassée (elle ressemble davantage un tableau d’affichage s’appuyant sur le texte qu’au Web que l’on connaît aujourd’hui), un élément s’avère tout particulièrement prémonitoire : l’utilisation d’un réseau pour permettre aux jeunes de participer pleinement à la société. Les jeunes d’aujourd’hui n’utilisent pas Internet pour dominer le monde comme le font les personnages du roman, mais ils s’en servent de plus en plus pour changer le monde et un nombre croissant d’enseignants ont recours à Internet pour promouvoir l’engagement civique dans la classe.

Faire l’apprentissage en ligne des questions civiques

L’une des façons les plus simples pour les enseignants d’utiliser Internet pour encourager les élèves à participer est de les laisser explorer des questions civiques qui sont d’actualité et qu’ils trouvent pertinentes. Par exemple, la classe de mathématiques de Michèle Cooper à l’école élémentaire catholique Holy Cross de LaSalle en Ontario, recueille sur le Web des données sur des sujets tels que l’éducation, la littératie, la faim et l’équité des revenus afin de se familiariser avec la justice sociale. Ces élèves apprennent à évaluer et à présenter l’information sur des enjeux politiques, mais ce qui est tout aussi important, ils apprennent à trouver des faits et des opinions qui pourraient ne pas correspondre aux leurs.

Une étude sur les jeunes et la politique participative effectuée par la fondation MacArthur révèle que bien que de nombreux jeunes disent avoir lu et entendu une grande variété d’opinions et de points de vue sur les questions politiques et civiques, un tiers d’entre eux affirment n’avoir eu connaissance d’aucune opinion politique. Deux facteurs clés contribuent à déterminer si les jeunes trouvent des opinions politiques en ligne : leur participation à des communautés virtuelles – liées ou non à la politique – et l’acquisition de compétences en littératie numérique. Il est essentiel d’enseigner aux jeunes comment trouver et évaluer un grand éventail de points de vue si l’on veut former des adultes engagés et éclairés.

Consulter des experts et des militants

Un autre moyen, plus direct, permet aux enseignants et aux élèves de découvrir différents points de vue et opinions : consulter des experts et des militants par Internet. La classe de 7e-8e année de Tina Bergman à l’école élémentaire Breadner de Trenton en Ontario a fait appel à divers experts pour mieux comprendre différents aspects de la matière enseignée en classe ; par exemple, les élèves ont consulté M. Gerald Conaty, directeur des études autochtones au musée Glenbow de Calgary, pour mieux saisir les rapports établis entre le gouvernement fédéral et les Premières Nations au fil de l’histoire du Canada ; ils ont également fait une sortie virtuelle au Royal Tyrrell Museum of Paleontology de Drumheller, Alberta, pour approfondir les questions environnementales se rattachant à l’utilisation de l’eau.

Faire l’apprentissage de la citoyenneté par le jeu

Les enseignants ont aussi recours aux jeux vidéo et aux mondes virtuels pour intéresser leurs élèves à l’engagement civique. Comme la plupart des jeunes – tant les filles que les garçons – jouent régulièrement des jeux sur une console vidéo ou sur ordinateur, les enseignants ont ainsi une bonne occasion de « commencer là où se trouve l’apprenant ». De plus, le caractère interactif des jeux aide à rendre le contenu plus pertinent et plus immédiat tout en encourageant la participation civique puisqu’il donne à l’élève le sentiment de faire une différence. Certaines classes utilisent des jeux qui abordent directement les questions civiques et politiques, comme iCivics, une série sur des questions d’engagement civique conçue entre autres par l’ancienne juge de la Cour suprême des États-Unis, Sandra Day O’Connor. (La plupart de ces jeux s’inscrivent dans des contextes américains, mais le sous-jeu Activate (http://www.icivics.org/games/activate) traite des façons de promouvoir le changement dans le domaine de la justice sociale en général.) Un autre jeu à caractère politique, Path of the Elders (www.pathoftheelders.com), initie le joueur à la culture et à l’histoire des Premières nations mushkegowuk et anishinaabe en simulant les négociations entourant le Traité de la Baie James. Il est également possible de recourir aux jeux en réalité alternée qui utilisent des sites Web personnalisés, des blogues et des vidéos pour simuler des situations. Certains d’entre eux, tels que World Without Oil (http://www.worldwithoutoil.org), traitent de questions politiques et peuvent être utilisés en classe (tout comme iCivics et Path of the Elders, World Without Oil s’accompagne d’une série de plans de leçons pour aider les enseignants à présenter la matière).

Mais les enseignants n’ont pas à se limiter aux jeux conçus spécifiquement pour enseigner l’engagement civique. Plusieurs ont recours aux jeux commerciaux comme les séries SimCity et Civilization, aussi bien en version grand public qu’en version personnalisée. Jen Dyenberg, une enseignante canadienne qui vit en Écosse, s’est servie de SimCity 3000 pour rendre les rouages du gouvernement municipal plus attrayant pour les élèves et pour les aider à comprendre les différentes forces qui influencent le développement d’une ville.

Agir en ligne

Pourtant, Internet est véritablement unique, non pas parce qu’il amène le contenu dans la classe, mais bien parce qu’il permet aux élèves d’exercer une influence à l’extérieur de la classe. Il y a deux façons pour les enseignants d’encourager leurs élèves à s’impliquer sur Internet : ils peuvent les aider à faire une différence dans une communauté en ligne et à utiliser Internet pour faire une différence dans leur propre communauté.

Stephen Van Zoost, enseignant à l’école Avon View d’Annapolis en Nouvelle-Écosse, a donné à ses élèves une occasion de faire une différence, tant en ligne que dans leur communauté, en développant et en améliorant les articles de Wikipédia sur deux villes voisines, Stanley et Three Mile Plains. Brenna Gray, du collège Douglas de New Westminster en Colombie-Britannique, a réalisé un projet semblable et a constaté que les élèves se souciaient davantage de la qualité et de l’exactitude de leur projet quand ils savaient que le travail serait publié en ligne.

Parce qu’il est très facile de participer à Wikipédia, ce peut être une bonne occasion de faire comprendre aux jeunes qu’ils peuvent s’impliquer activement dans une communauté en ligne. Internet peut aussi être un moyen de faire connaître ce que les jeunes font hors ligne : le site Web de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants, Imagineaction (http://imagine-action.ca), présente une grande variété de projets d’engagement civique réalisés partout au Canada, de jardins communautaires à la promotion de l’action sociale par l’étude d’auteurs canadiens.

On peut penser qu’il y a loin entre le développement d’un article sur Wikipédia et l’action civique qui a caractérisé « le printemps arabe » (les outils de réseautage tels que Facebook et Twitter ont été utilisés pour aider à provoquer un grand changement social) ou encore des projets tels que Ushahidi (www.ushahidi.com) qui permet, entre autres, de suivre à la trace la violence à la suite des élections au Kenya ou l’organisation des secours humanitaires en Haïti. Mais en réalité, les jeunes du Canada se servent d’Internet pour s’impliquer dans de véritables changements sociaux, défendant des questions comme le droit d’auteur et prônant l’obtention graduelle du permis de conduire (deux domaines dans lesquels les campagnes menées sur Facebook ont réussi à influencer les politiques publiques). De même, les enseignants commencent à utiliser Internet pour rendre l’éducation civique plus pertinente et plus intéressante pour leurs élèves et pour établir des liens plus évidents entre le contenu de leurs cours et l’engagement civique dans le monde réel. Internet permet aux jeunes de participer aux communautés en ligne en tant que citoyens à part entière et de faire entendre leur voix dans le monde hors ligne. Il est temps que nous tirions avantage de cette technologie pour favoriser un authentique engagement civique dans la classe.

Pour obtenir plus d’information sur la façon d'utiliser les médias numériques pour aider les jeunes à devenir des citoyens plus actifs, consulter le rapport du Réseau Éducation-Médias Du consommateur au citoyen : Les médias numériques et l’engagement civique des jeunes .

 
18 octobre 2011

Pirates de la vie privée : une unité interactive sur la protection des renseignements personnels en ligne
par Matthew Johnson

Ces deux dernières années, plusieurs auteurs et chercheurs ont tenté de corriger l’impression générale voulant que les jeunes ne se soucient guère de protéger leur vie privée. Si le public semble enfin comprendre que les adolescents attachent de l’importance à leur vie privée – telle qu’ils la définissent – l’idée que les jeunes enfants ont des renseignements personnels qu’il importe de protéger est encore nouvelle. La majorité des gens seraient surpris d’apprendre à quel âge les jeunes enfants commencent à naviguer sur le Net : l’âge moyen est passé de dix ans en 2002 à quatre ans en 2009 (Findahl, Olle, Preschoolers and the Internet, présenté à la conférence EU Kids Online, Londres, 11 juin  2009. http://www.lse.ac.uk/collections/EUKidsOnline/EU%20Kids%20I/Conference%20Papers%20and%20abstracts/Emerging%20Issues/Findahl.pd) et depuis l’avènement du iPhone et du iPad, cet âge est sans doute encore plus bas.

Compte tenu du jeune âge auquel les enfants vont maintenant en ligne, il convient de se préoccuper de la protection de leur vie privée et de leurs renseignements personnels, et ce, pour plusieurs raisons. Peu de gens – particulièrement les parents – savent à quel point l’expérience des enfants en ligne est commercialisée. L’étude menée par le Réseau Éducation-Médias en 2005, Jeunes Canadiens dans un monde branché, a révélé que 95 pour cent des 20 sites les plus populaires auprès des jeunes âgés de 8 à 17 ans présentent passablement de contenu commercial. L’étude, en septembre 2011, des 15 sites les plus populaires auprès des enfants américains (http://www.ebizmba.com/articles/kids-websites) montre qu’à l’exception d’un seul, tous ces sites affichent, au moins en partie, un contenu commercial; la majorité d’entre eux sont expressément commerciaux ou mènent à un site commercial.

Le caractère commercial des sites qui s’adressent aux enfants soulève de grandes inquiétudes quant à la protection de la vie privée parce que plusieurs de ces sites demandent des renseignements personnels, et ce, par divers moyens : certains exigent que les enfants s’inscrivent pour avoir accès à un contenu « plus intéressant » tandis que d’autres encouragent les enfants à divulguer leurs renseignements personnels – ou ceux de leurs amis – en proposant des concours et des sondages. (En plus de demander eux-mêmes les renseignements, plusieurs sites hébergent du matériel publicitaire qui demande aussi des renseignements personnels.) En outre, plusieurs sites populaires, tel Club Penguin, donnent aux enfants l’occasion d’échanger avec d’autres enfants en ligne, ce qui soulève la question de savoir quels renseignements il convient de divulguer en toute sécurité et lesquels il vaut mieux s’abstenir de fournir.

De nos jours, les jeunes enfants ont beaucoup plus d’occasions d’afficher des photos et des vidéos en ligne puisque les cybercaméras sont souvent intégrées aux ordinateurs portatifs et que de nombreux téléphones cellulaires offrent les fonctions photo et vidéo. Compte tenu de tous ces facteurs, il ne suffit plus de recommander aux enfants de « ne pas parler aux étrangers », mais il faut apprendre même aux jeunes enfants à développer leur jugement et à gérer leurs renseignements personnels et ceux des autres dans un grand éventail de contextes.

Le 20 octobre, le Réseau a lancé une nouvelle ressource, Pirates de la vie privée : une unité interactive sur la protection des renseignements personnels en ligne (pour les 7 à 9 ans). Cette ressource initie les enfants au concept de la vie privée en ligne et leur enseigne à faire la distinction entre les renseignements qu’ils peuvent divulguer et ceux qu’il est préférable de garder pour soi. Pirates de la vie privée demande aux élèves de réunir les fragments d’une carte menant au trésor des pirates. Pour y arriver, ils doivent répondre à des questions sur la confidentialité et les renseignements personnels, questions qui sont posées par une série de pirates hauts en couleur, qui possèdent chacun un fragment de la carte. Le jeu met l’accent sur la rétroaction positive, en récompensant les enfants lorsqu’ils font le bon choix plutôt que de les punir lorsque leur choix laisse à désirer. Les études montrent en effet que les jeunes enfants réagissent peu à la rétroaction négative (voir Anna C. K. van Duijvenvoorde et autres, « Evaluating the Negative or Valuing the Positive? Neural Mechanisms Supporting Feedback-Based Learning across Development », The Journal of Neuroscience, 17 septembre 2008.) Pour la même raison, nous avons minimisé les conséquences d’une mauvaise réponse en permettant aux élèves d’essayer, à nouveau et immédiatement, de répondre à chacune des questions.

Le contenu éducatif du jeu est présenté en deux parties. Dans la première partie, qui se déroule à bord du bateau des pirates, les enfants rencontrent le Mentor qui les initie au concept de gestion des renseignements personnels, explique ce que sont les renseignements personnels et expose certaines des idées maîtresses du jeu telles que l’importance de consulter un adulte en qui ils ont confiance avant de prendre une décision majeure relativement à la vie privée ou la nature permanente de ce qui est affiché en ligne. 

Dans la seconde partie, les enfants arrivent sur l’Île Internet où ils rencontrent neuf pirates qui ont chacun une identité bien précise et représentent une facette de la protection de la vie privée abordée au fil du jeu, par exemple, les mots de passe, les concours et les sondages ou les politiques de confidentialité. Chaque pirate possède une banque de questions, ce qui signifie que les enfants peuvent jouer le jeu plusieurs fois et continuer à découvrir un nouveau contenu. Dans le contexte d’une classe, cela signifie également que l’expérience de chaque élève sera différente et, donc, que les discussions en groupe seront plus enrichissantes.

Tout au long du jeu, les joueurs ont accès au Mentor qui leur donnera, si nécessaire, des tuyaux leur suggérant quelle stratégie les mènera à la bonne réponse (sans toutefois donner cette réponse). Cette approche contribue à développer chez l’enfant l’importante habileté qui consiste à demander l’aide d’un adulte en qui l’enfant a confiance lorsqu’il n’est pas certain du bon choix à faire ; elle permet aussi de transmettre le contenu éducatif sur demande, dans un contexte pratique. Au fur et à mesure, le joueur peut mesurer ses progrès puisque les fragments obtenus apparaissent à l’écran ; lorsque le joueur a réuni les six fragments de la carte, il est récompensé par le « trésor » (il reçoit des félicitations en ligne ainsi qu’un certificat qu’il peut imprimer).

Le Réseau crée des outils interactifs de maîtrise d’Internet depuis 1998, année du lancement de Jouer sans se faire jouer : la première aventure des Trois Petits Cochons dans le cyberespace. Avec chaque projet, le Réseau a élargi son champ d’action, ajoutant des ressources qui traitent de sujets tels que la publicité en ligne ciblant les enfants, l’utilisation éthique d’Internet, la propagande haineuse sur Internet ainsi que l’art d’être cyberparent. En plus d’élaborer des ressources pédagogiques et communautaires, le Réseau offre également un programme de perfectionnement professionnel – la série La Toile et les jeunes – qui sensibilise les enseignants aux enjeux touchant les activités en ligne des enfants et des adolescents.

Pirates de la vie privée : une unité interactive sur la protection des renseignements personnels en ligne (pour les 7 à 9 ans)

 
6 septembre 2011

Le métaphore matérialiste et le numérique
par Jeff Gagnon

Une affaire de fraude récente au Colorado touchant sur l’accès aux informations chiffrées est devenue une boîte de Pandore virtuel. Comme de fait, cette analogie n’est certainement pas la plus propice étant donné la situation actuelle. À l’heure présente, les procureurs américains cherchent de contraindre une femme à déchiffrer le disque dur de son ordinateur afin d’aider à la court dans leur poursuite contre elle. Ce cas illustre bien la tension qui existe entre la manière que nous percevons les nouvelles technologies et la réalité de comment elles fonctionnent. En plus, les polémiques touchant à ce sujet démontrent jusqu’à quel point la loi dépend de nos interprétations en ce qui concerne le monde du numérique. La décision du tribunal américain établira une jurisprudence qui pourra sans-doute avoir des implications au Canada. Ce qui rend cette situation tellement importante pour le domaine de la loi numérique c’est que ce sont nos propres perceptions culturelles erronées qui forment le soubassement de la crise légale.

Depuis longtemps nous percevons l’archivage et le chiffrage de fichiers en informatique sous l’optique de métaphores faisant allusion à la vie quotidienne. Afin de figer chez l’usager potentiel un rapport plus familier avec le monde hermétique de l’informatique, nous nous sommes fiés sur une métonymie adoptant l’axe paradigmatique des objets réels. Les vendeurs d’ordinateurs ont un intérêt particulier en la dissémination de ce point de vue et ils en on profiter depuis plusieurs décennies pour rendre leurs produits d’un abord plus facile pour un public non-initié. Les systèmes d’exploitation les plus populaires mettent à contribution ce lien métaphorique entre l’informatique et les caractéristiques de la vie quotidienne. C’est bien en service de rendre la technologie plus accessible et familier que les logiciels comme Windows, Mac OS, et Linux utilisent tous libéralement ces métaphores. Ce n’est pas non plus surprenant que les logiciels qui sont les plus investis en ce type de représentation ont réussi de s’emparer de la plus grande partie du marché et ont fortement contribué à l’épanouissement général de l’informatique au foyer. Notez bien que dans le jargon des systèmes d’exploitation, l’arrière fond de l’écran est dénommé le bureau. De plus, les usagers travaillent avec des fichiers et des documents qu’ils gardent dans des dossiers. Le stockage d’information en ligne est appelé l’informatique en nuage. Encore plus révélateur est le terme informatique dématérialisée, une expression qui présume toujours déjà un caractéristique de matérialité aux données électroniques. Lorsque nous supprimons nos fichiers, on les envoie à la corbeille ou bien à la boîte de recyclage. Bien que ces métaphores matérialistes semblent être sans grande importance, ils révèlent la façon dont nous concevons tout ces 1s et ces 0s codés sur nos disques durs. Bien que cette façon de pensée ait rendu la technologie et l’informatique plus familier et a contribuer à l’adoption générale de l’informatique dans la vie quotidienne, le cas récent au Colorado démontre les effets secondaires inattendus de cette perception. Nous avons intellectualisées ces représentations symboliques à un tel point que nous les avons littéralisées, mettant en exergue la crise épistémologique présente.

Ce sont bien les métaphores dont nous nous avons servis depuis l’inception de l’informatique populaire qui maintenant nous mettent en proie à l’abîme intellectuelle qui est au fond des polémiques au Colorado. Notre savoir collectif soutient que le disque dur d’un ordinateur est un contenant physique dans lequel sont entreposés des documents véritables et que le chiffrement est un genre de cadenas électronique. C’est due à cette interprétation que les procureurs au Colorado demandent maintenant que la court impose à la suspecte de déchiffrer son disque dur afin de permettre aux enquêteurs de « fouiller à l’intérieure» de son ordinateur. Si la métaphore de la matérialité en informatique était apte, il ne serait pas question de demander qu’un ordinateur soit « déverrouiller » de cette manière. Ce n’est rien de polémique pour que les tribunaux imposent aux suspects d’ouvrir leurs coffres-forts, chambres-forts, ou autres barrières physiques capables de cacher des preuves essentielles. La situation au Colorado est, cependant, différente. Malgré la réception commune de la métaphore matérialiste en informatique, les ordinateurs ne sont pas des contenants. En fait, lorsque nous chiffrons nos données numériques, nous n’effectuons pas un stockage mais une transformation. Quand l’usager saisit ses données, elles sont traduites par l’ordinateur en code binaire. Le chiffrement des informations traduit encore une foi le code binaire pour le rendre en texte crypté. Plutôt que d’agir en tant que coffre-fort, l’ordinateur rend la langue de l’usager inintelligible sans que certaines conditions ne soient pas remplis. Le saisissement du mot de passe exact amorce la traduction du texte crypté en la langue de saisissement originale, permettant l’usager de lire le document chiffré. C’est la contradiction décrit ci-dessus entre la perception et la réalité de la numérisation de l’information qui est au cœur de la demande controversée des procureurs au Colorado.

Si nous reconnaissons que les appareils numériques tels que les ordinateurs ne sont pas des boîtes de rangement physiques mais qu’ils sont plutôt des moyens d’informations, nous devons admettre que l’ordinateur n’est pas comme un classeur, mais qu’il est plutôt l’homologue numérique de la fiche de papier sur laquelle les documents sont écrits. L’ordinateur est, après tout, un medium. Les documents numériques sont une langue en-soi et les mots de passe sont comme une Pierre de Rosette numérique qui nous permet de les traduire. Dans ce contexte, la demande qu’une suspecte soit imposée de déchiffrer ses données est l’équivalent de lui forcer de traduire une langue que les enquêteurs ne comprennent pas et c’est ici que la déontologie juridique devient plus embrouillée. Supposons qu’au lieu des documents numériques, la suspecte aurait gardé ses documents écrits sur papier dans une langue que personne sauf elle ne peut comprendre. Dans un tel cas, selon la loi, les enquêteurs n’auraient peut-être pas de recours à demander qu’une suspecte soit imposée de traduire ses documents. Ils auraient certainement le droit de s’engager de l’aide d’experts en langue et en cryptographie, mais il n’est pas certain que la suspecte devrait interpréter pour les procureurs des informations qui ne sont pas intelligibles hors le contexte de leur traduction. Les avocats de défense dans le procès au Colorado s’opposent à l’imposition, disant que l’accusation ne peut pas demander qu’une suspecte traduise ses documents puisque cela serais en contravention de ses droits constitutionnels qui protègent une personne contre témoigner contre elle-même. La Charte canadienne des droits et libertés protège les canadiens de façon semblable. L’Alinéa 11(c) de la Charte maintient que « Tout inculpé a le droit : c) de ne pas être contraint de témoigner contre lui-même dans toute poursuite intentée contre lui pour l’infraction qu’on lui reproche. » Étant donné l’Alinéa 11 vue en contexte de la métaphore matérialiste discuter ci-dessus, un tel procès s’il aurait lieu au Canada pourrait être un instant charnière dans le domaine de la loi numérique. Ce qui est en jeu est notre conception collective des medias numériques ainsi que la protection des individus inculpés sous l’Alinéa 11 de la Charte. Quoi qu’il en soit du jugement dans le cas au Colorado, cet évènement illustre la nécessité de réévaluer nos perspectives épistémologiques face à l’omniprésence du numérique dans la vie quotidienne.

Questions pour la réflexion :

Prenez un moment et réfléchissez sur nos interactions avec la technologie numérique et comment ces interactions sont transformés par les métaphores que nous utilisons pour mieux cerner la technologie. Est-ce que cette stratégie discursive nous vient à un prix ?

Comment est-ce que vous percevez les enjeux légaux qui sont décrits ci-dessus ?

 

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